l'histoire méconnue d'une famille de nicorps


    Le 2 ventôse an IV de la république naissait, dans une modeste ferme de Nicorps, près de Coutances, un garçon prénommé François, fils de François-Charles DAIREAUX, laboureur, propriétaire d’un peu plus de 5 hectares de terre, lui-même issu d’une longue lignée de laboureurs de Nicorps.

 

    Qui se serait douté à l’époque du destin qui attendait le petit François et ses descendants ?... Agé de 4 ans, il perdait sa mère. A 10 ans, c’est son père qui mourrait. Se retrouver orphelin de père et de mère en 1806 était un lourd handicap… et pourtant, sous la tutelle vigilante d’un oncle laboureur et peut-être sous la protection bienveillante de quelque vicaire de la paroisse, ce curieux garçon s’arrache à la terre de Nicorps. En 1815, à 19 ans, il est clerc d’avoué à Coutances… pour peu de temps car dès l’année suivante on le retrouve, devinez où ?... à Buenos-Aires en Argentine où vient de naître une jeune république tumultueuse. Très vite, il franchit le Rio de la Plata et gagne le BRÉSIL ou l’indépendance de cette jeune nation s’est réalisée beaucoup plus calmement, sous l’égide de PEDRO Ier, empereur.

 

    Que devient François au Brésil ? Eh bien il sera planteur de café dans un pays où le gouvernement va tout faire pour stimuler le développement de cette culture si lucrative. François a du se faire attribuer une concession ; il emploie une main d’œuvre d’esclaves importés des Caraïbes, et il défriche, plante, innove dans une région de collines infestées de serpents dans l’arrière-pays de Rio de Janeiro. Il applique au caféier la méthode qu’il a vu utiliser pour le pommier en Normandie. Ses techniques, nouvelles pour l’époque, connaissent un grand succès. Le café se vend bien. Il accumule vite une fortune considérable.

 

    Il est temps de penser au mariage. Il a 44 ans quand, en 1840, il épouse à RIO une française, Constance HERBIN.

 

    Après 30 ans passés au Brésil, il rentre « au pays » avec sa petite famille (il a maintenant 3 enfants). Juste à temps pour inaugurer la toute nouvelle école que vient de s’offrir avec bien du mal la commune de Nicorps. François occupera d’ailleurs le logement tout neuf pendant les étés de 1847 et 1848. Il est maintenant pour la commune un personnage important. Mais François a d’autres ambitions que de rester à NICORPS. Il lui faut poursuivre l’ascension sociale qu’il a commencée. Il achète un appartement à PARIS dans les quartiers neufs, s’offre le château de Montifray en Touraine et gratifie son épouse de la « Folie » de Sannois, belle maison Louis XV à quelques kilomètres de Paris.

 

    Deux autres enfants sont nés à Paris. Soucieux de l’avenir de ses fils, il leur fait faire des études au Lycée Charlemagne et à la Faculté de Droit. Ces études sont d’ailleurs fort brillantes. Puis il marie ses filles, l’une au comte Henri de BEAUMONT, l’autre à Jacques CARBONNEL de MONGIVAL…

 

    Que de chemin avait été parcouru depuis la petite ferme du « Havre » à Nicorps !...

 

    Deux de ses fils méritent que l’on parle longuement d’eux car leur destin sera aussi étonnant que celui de leur père quoique différemment. Il s’agit d’Emile DAIREAUX et de son frère Geoffroy.

 

 

    Emile, l’ainé naquit à RIO en 1843, fit ses études au Lycée Charlemagne et sortit de la Faculté de Droit de Paris, licence en poche, en 1863. Il avait tout juste 20 ans. Très attaché à la terre de ses ancêtres, on le vit fréquemment à Nicorps où il voulut d’ailleurs être inhumé.

 

 

 

 

    En fait, Emile fit carrière tant en Argentine qu’à PARIS. Il débarqua à Buenos Aires pour la première fois en 1867 dans le but d’administrer les affaires de la famille, son père François étant mort l’année précédente en son château de Monfiray en Touraine. Emile avait 25 ans. Peu de temps après, il épousait Amalia MOLINA, une jeune femme de pure tradition argentine.

 

 

    Emile fait valider son titre d’avocat et crée une étude qui devait devenir l’une des plus prestigieuses de la Plata.

 

 

    Parallèlement à sa profession d’avocat, Emile se fait connaître comme journaliste et publiciste. Il voyage beaucoup du Chaco à la Patagonie, de la Plata aux Andes, et il collabore à des journaux argentins et à des revues étrangères, françaises et britanniques. Il crée aussi à Buenos-Aires un journal de langue française.

    Mais, il fera aussi de nombreux et longs séjours en France où il écrit des ouvrages de droit civil pour l’Argentine et des récits de voyages. Le plus notable de tous ces ouvrages, « Vie et Coutumes à la Plata », publié en français et en espagnol le fit comparer à Alexis de TOCQUEVILLE.

 

    Le goût de la terre n’était pas mort chez cet intellectuel remarquable. En effet, en 1883, il avait acheté 10 000 hectares dans la pampa « débarrassée » des indiens après la « Campagne de conquête du désert ». Sur une grande partie de ce domaine sera construite la ville de DAIREAUX après l’inauguration de la gare en 1898. Ce nom –bien coutançais- a donné à une vaste circonscription administrative de 382 700 hectares (les 2/3 du département de la Manche), le « partido » de DAIREAUX.

 

 

    Du domaine initial, il reste aujourd’hui 3 500 hectares, le reste ayant été vendu ou donné pour le développement de la ville qui atteindrait aujourd’hui une importance analogue à celle de Coutances ou Saint-Lô. Le domaine est traditionnellement géré par un descendant de la famille, actuellement Guillermo DAIREAUX, ingénieur-agronome à Buenos-Aires.

    Emile mourut à Paris en 1916 et son corps fut ramené à Nicorps où le curieux trouvera facilement son tombeau.

 

    Parmi les fils d’Emile, signalons Max, essayiste, critique littéraire et écrivain qui vécut à Paris et dont le roman « Le plaisir d’aimer » fut couronné par l’Académie Française.

 

    Mais le plus étonnant des fils d’Emile fut, sans conteste, Carlos-Godofredo. Issu de l’Académie Navale Militaire de Brest, à 25 ans, ce digne descendant des « Vikings » demanda son intégration à la Flotte argentine où il accèdera aux commandements les plus prestigieux et terminera Commandant en Chef de la Flotte argentine avec le grade de vice-amiral. Il aura parcouru 300 000 milles nautiques soit plus de 10 fois le tour de la terre ! Un record difficile à battre.

 

    Ensuite, Carlos-Godefredo entra en politique et sera ministre de la marine.

   L’un des 4 fils du vice-amiral, Emilio-Miguel DAIREAUX (1909-1980) fit carrière dans la magistrature, fut juge à la Cour Suprême de Justice de Buenos-Aires et sera Ministre de la Justice en 1977 jusqu’à sa mort en 1980, ceci pendant « le Régime des Colonels ».

 

 

    Son frère Carlos-Frédérico, fut, lui, Ministre des Travaux Publics.

 

 

     Voilà pour Emile et ses descendants, mais il nous reste à considérer le cas de Geoffroy, son frère.

 

    Geoffroy naquit à Paris en 1849, fit également d’excellentes études et en 1868, alors qu’il n’avait pas 20 ans, il rejoignit son frère Emile à Buenos-Aires pour le seconder dans les affaires familiales.

 

    Pendant 10 ans, Geoffroy, devenu Godofredo, va s’occuper d’import-export et y faire preuve de qualités exceptionnelles.

 

 

 

      Puis, pendant la décade suivante, il va parcourir le pays, se lancer dans l’élevage dans la pampa et se révéler un promoteur extraordinaire. Il crée des fermes modèles, introduit des techniques révolutionnaires telles que l’ensilage des fourrages ou les prairies artificielles. Afin de faire profiter ses concitoyens de ses expériences, il publia « L’élevage du bétail dans la ferme modèle ». Cet ouvrage connut un succès énorme, tant en Argentine qu’en Uruguay et dans le sud du Brésil, et sera suivi par d’autres publications spécialisées. C’est bien grâce à Godofredo DAIREAUX que l’Argentine dut à la fin du siècle dernier d’être le pays producteur des meilleures viandes et des meilleures céréales du monde.

 

    Par la suite et jusqu’en 1900, Godofredo se lance dans des spéculations rurales de plus grande envergure encore. Là où les trains s’arrêtaient au milieu de nulle-part pour refaire le plein d’eau et de bois, il crée des villes nouvelles : Laboulaye, Rufino, Viamonte.

 

 

 

 

   Curieusement, à partir de 1900, Godofredo devient pédagogue. Il sera inspecteur général de l’enseignement secondaire et titulaire de la chaire de professeur de français au Collège National Central de Buenos-Aires jusqu’à sa mort en 1916.

 

 

 

 

    Dans le même temps, cet homme de vaste culture fut un journaliste prolifique qui collabora aux principaux journaux et revues de son époque et son œuvre littéraire en fait un monument national pour l’Argentine. Beaucoup de livres furent traduits en français, en anglais, allemand, portugais et même en japonais.

 

 

    Contrairement à son frère Emile, qui, bien qu’ayant passé 40 années de sa vie en Amérique, ne sut jamais vraiment choisir entre ses deux patries, Godofredo, lui, se fit Argentin à part entière et fut, à sa mort, salué comme tel par un concert de louange.

 

    Et c’est ainsi que, sans le savoir, Nicorps a donné à l’Argentine une lignée de journalistes, avocats et écrivains, un vice-amiral, trois ministres, l’actuel évêque de Buenos-Aires et autres personnages remarquables. N’y a-t-il pas là, pour nos concitoyens du Coutançais, lieu de s’enorgueillir ?

 

    Texte de Bernard Daireaux

 

 

 

 

    Un grand merci à Bernard DAIREAUX de nous avoir autorisés à publier cet article écrit en 1989 pour la revue VIRIDOVIX (n°8), éditée en 1990 par le cercle de généalogie et d'histoire locale du coutançais et du cotentin.